mardi 19 janvier 2016

HHhH

Laurent Binet, HHhH (2009)
Le Livre de Poche, 2011, 443 p.
J'ai aimé Laurent Binet le jour où notre François national a prouvé qu'il en était jaloux comme un pou,  en citant une chanson de Téléphone qui n'existait pas encore quand elle est mentionnée dans le dernier opus de Binet (et maintenant que j'ai lu HHhH, je mesure la perversité de cette remarque busnelienne envers un auteur obsédé par la vérité historique). 

HHhH c'est l'histoire de l'attentat contre Heydrich, organisé par un réseau de résistants à Prague. HHhH c'est "Himmlers Hirn heißt Heydrich" -le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich. Heydrich, c'est le dignitaire nazi, aussi raffiné que cruel, aussi intelligent que pervers qu'Hitler envoie à Prague, permettant à la "bête blonde" de se prendre pour un prince de Bohême, de flatter son côté complètement mégalomane et de nourrir ses velléités meurtrières de masse. 

Donc HHhH, pour quelqu'un comme moi, c'est que du bon (rapport à ma vie antérieure).

Ce qui est très réussi dans ce premier roman, c'est que Binet nous raconte comment il s'est attelé à la tâche d'écrire ce livre. C'est passionnant de découvrir son obsession pour Heydrich, comment il le voit partout, combien il a l'impression que tout le ramène à cet homme qui avait quand même perdu une part de son humanité. On aime aussi comment Binet dépeint l'hécatombe de sa propre vie amoureuse, ses tentatives de lectures d'extraits à des amis, sa manière de guetter les approbations, de décider s'il garde une scène où s'il la supprime . Bref, suivre le parcours du romancier qu'il n'est pas encore (HHhH est son premier roman), c'est délicieux, c'est jouissif et c'est drôle. En plus il y a vraiment une réflexion sur le travail de l'écriture, avec de belles trouvailles narratives (genre la scène qu'il a enlevée mais qu'on lit quand même). Je regrette néanmoins un discours un peu relâché parfois (#OldSchool).

J'ai aimé évidemment le décor. Prague et moi avons une histoire ensemble, puisque c'est là que j'ai rencontré l'Homme, il y a 16 ans sous la neige (embrumés l'un et l'autre par les vapeurs d'absinthe - à 20 ans, on ne sait pas se modérer...mais si on avait su se tenir, on ne se serait sûrement pas mariés donc l'éthylisme à ses avantages). Mes souvenirs pragois sont par conséquent assez flous, et je me souviens davantage d'une ambiance générale, de monuments magistraux, de ponts et d'eau que d'un plan clair de la ville. Mais je me suis réjouie des déambulations pragoises et je reste émue par l'amour que Binet porte à cette ville (qui lui la connaît très bien).

J'ai aussi adoré le côté historique (oh comme c'est étonnant), les recherches sur les dignitaires nazis, la fascination morbide pour Heydrich (on a tous un type vraiment pas terrible qui nous obsède) et la fausse distance avec les atrocités. J'ai aimé comment certains détails sans importance pour le lecteur, rendent fou l'auteur. Binet a vraiment fait d'Heydrich un détestable personnage de roman, sans doute grâce à une documentation sur lui et l'ensemble des dignitaires nazis suffisante pour véritablement créer des atmosphères, des situations probables et sans doute fidèles à la réalité.

En revanche (et c'est ça qui coince pour moi), Binet n'a pas osé aller aussi loin avec les Résistants et je le regrette (c'est le gros gros problème des romans historiques, doit-on trahir l'histoire un peu pour écrire un bon roman?). Gabčík et Kubis, qui sont les deux héros de ce roman, l'un Tchèque et l'autre Slovaque et qui vont assassiner Heydrich, n'ont pas la densité des personnages nazis. Prisonniers de ses sources, ou plutôt par leur aridité, Binet n'a pas osé en faire plus que ce que ses informations lui permettaient, ce qui donne au final des ombres aux contours mal déterminés.  

Moi, j'aurais aimé davantage les connaître ces deux-là, quitte à trahir un peu les vrais individus, les identifier davantage, les aimer aussi, eux ainsi que tout le réseau qui les a entourés: le traitre surtout avec lequel il y avait à faire, le couple et leur fils, bref tous ces gens extraordinaires qui ont laissé moins de traces que les monstres qu'ils ont combattus. Je ne peux pas en vouloir à Laurent, car je connais le prix de la réalité de l'histoire et je suis la première à m'offusquer des libertés que certains romanciers prennent avec les gens qui ont vraiment existé. Car comme dit Edouard Louis, "notre histoire sera toujours racontée par les autres" et ça c'est un vrai problème pour qui se lance dans un roman historique. 

Je vous encourage à aller voir chez Delphine Olympe qui a été complètement séduite.

Mais bon, on ne peut pas être Druon dès le premier essai, c'est pourquoi je lirai La septième fonction du langage.

Ce billet est une participation au challenge A tous prix d'Aspho pour le Goncourt du Premier roman en 2010.

Fournisseur de ce billet: ma librairie indépendante dans laquelle je me suis rendue dans un moment d'égarement.

C'était Galéa en pleine expérimentation scientifique. Pour vous je teste, comment résister à la grippe à 8 mois 1/2 de grossesse, alors que deux enfants fiévreux et délirants vous collent toute la journée en gémissant , vous éternuent dessus sans mettre la main devant la bouche, et dorment dans votre lit alors que déjà avec l'Homme et my Third on est quand même serrés?  
Je tente la méthode bobo (réservée aux gens vraiment ennuyeux) : thé Mariage, homéopathie, oranges et France Culture. 
Résultat du test dans quelques jours (#ServicePublicDeLaSanté).

28 commentaires:

  1. Beau billet , ça va , tu n'as pas encore perdu l'usage de tes neurones ;-)

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  2. Je ne suis pas convaincue que le côté historique me plaise mais ce que tu dis de Prague me donne malgré tout envie de le lire, je ne serai pas contre une petite dose de rappel, ville visitée avec l'Amoureux en 2013.

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  3. Je m'inscris en faux...consommer des oranges n'a rie de bobo ou de snob ! En manger des clémentines corses encore moins.
    Presque tu me donnerais envie d'essayer , j'aime bien l'idée de mélanger l'écriture du roman avec la recherche historique et l'obsession avoué pour un personnage, aussi pourri soit-il.
    Foenkinos a eu la même démarche pour écrire Charlotte, ta chronique m'y a fait penser dans le premier tiers.
    Et sinon, pour ta rencontre à Pragues, définitivement, mieux vaut l'éthylisme que l'élitisme même si bien entendu on peut cumuler les deux, je ne cite personne hein que ce soit clair !!

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    1. Vu Patoche ! Gagna

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    2. Pas beau de rester anonyme et de mettre un gnagna... Warf ! Encore une auditrice de France Culture je parie... re Warf !

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  4. Je sens qu'il faut que je lise Laurent Binet, que ce soit celui-ci ou le dernier paru. J'apprends à la fin de ton billet que je suis pas mal ennuyeuse (homéopathie, thé, mais moi je varie, ce n'est pas seulement mariage) et France-Culture. Tu as oublié Télérama ;-)

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  5. 1/ je l'ai dans ma PàL métropolitaine (donc hors d'atteinte) mais tu me donnes une furieuse envie de le lire
    2/ je suis contente de lire que le challenge A tout prix continue, je m'y remettrai peut être un jour
    3/ je suis prête à parier qu'avec ce régime l'accouchement prendra la grippe de vitesse !
    4/ l'absinthe, pour de vrai ? je suis rêveuse / envieuse

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  6. Oh quel billet! Sache que j'ai lu son dernier, le truc avec la sémiologie, et que je me suis bien amusée...C'est fou comme j'aime.
    Donc je dois lire ce hhhh (penser aux majuscules un jour)
    8 et demi? Très fellinien, ça.

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  7. Je n'avais pas prévu de lire ce roman mais ta chronique fort instructive m'a bien remotivée. La septième fonction du langage est un roman intéressant, bien fait, foncièrement jouissif quand il met à mal certains imposteurs contemporains. Et ce n'est pas un coup de cœur.

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  8. Euh ! Je crois que je ne comprends pas ta première phrase...
    Et je crois que je fais partie des bobos à fond ! Mais qu'importe finalement ;^)
    On te sent un peu mitigée quand même sur ce roman. Je le vois depuis longtemps sans me décider à le lire. Pas sûre d'aimer en fait.

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  9. J'avais hâte de découvrir les quelques réserves que tu avais signalées sur mon blog ! Elles sont somme toute assez limitées (ouf !), et je les comprends. Et tu as raison en fait. Mais, quant à moi, j'ai été tellement bluffée par son récit que ça ne m'a pas gênée. Comme tu le dis si bien, c'était les limites de l'exercice !
    Et sinon, bonne chance pour ton expérimentation ;-)

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  10. Ah oui, France Culture contre les microbes, c'est top ! Sérieusement, j'ai beaucoup aimé ce livre que j'ai trouvé original par sa structure et fluide par l'écriture. En plus j'ai appris plein de choses !

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  11. Je l'ai rendu à la bibliothèque avant de le lire. C'est un contrat que nous avons ensemble. Si quelqu'un désire le livre avant moi, je le rends et le retrouve après.
    J'espère que tu trouveras, comme moi, du plaisir avec la 7ème fonction du langage

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  12. Courage pour les microbes qui t'assaillent à une très mauvaise période.
    Merci pour ce bel article sur un premier livre. J'adore les expérimenter, surtout d'auteurs totalement inconnus. Très souvent de belles surprises. Je n'ai pas dit qu'elles étaient toutes belles ;-)
    Laurent Binet, bien, je vais y faire une incursion en notant l'ouvrage dans mon petit carnet sous la main.
    Merci pour tous ces détails. Prends bien soin de toi. Bises Geneviève

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  13. Bon courage pour la grippe, je suis sûre que Mariage&Frères va être très efficace!

    J'avais bien aimé ce roman, j'avais comme toi adoré la partie historique que j'avais trouvé passionnante, surtout la manière dont l'auteur nous expliquait comment il y était arrivé. Je devrais essayer de lire ses autres romans.

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  14. Est-ce que ça ressemblerait pas un peu au style d'Emmanuel Carrère, cette mise en abyme de l'écriture et de l'écrivain ? En tout cas je te rejoins sur le trip bobo : c'est avec homéopathie et acupuncture que j'ai soigné mon zona de femme enceinte il y a trois mois :-D Par contre, pas de thé, ça empêche de fixer le fer ! (plus rabat-joie tu meurs !)
    Bonne dernière ligne droite, j'espère que les filles seront guéries pour accueillir leur petite soeur !

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  15. On m'a déjà plusieurs fois vanté ce roman, et vu ce que tu en racontes, il faut vraiment que je m'y colle :) J'adore ta digression sur les bobos, et me reconnais tellement dedans (pas France Culture mais le reste oui + Telerama comme dit Aifelle!!)

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  16. Ce livre, je voulais le lire, sans savoir vraiment de quoi ça parlait (Binet, par ci, Binet, par là, forcément à un moment on se dit qu'il faut qu'on sache de quoi tout le monde parle !). Du coup je ne voulais pas te lire mais mon oeil s'est accroché tout de même et maintenant que je vois un peu mieux de quoi il s'agit, je suis encore plus intriguée ! Mais j'ai peur de ne pas adhérer autant que la majorité. A voir donc... Et may the Force contre la grippe be with you !;-)

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  17. Un thé que je ne connais pas. Il donne quoi ?

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  18. Et un jour, promis, je lirai Binet... ;-)

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  19. Pas sûre que ce roman soit pour moi, il ne m'avais déjà pas attiré du tout lors de sa sortie en grand format... La grippe a fait des ravages chez nous aussi et je peux te dire qu'elle traine un bon bout de temps mais l'homéopathie est une très bonne solution, je ne me soigne presque plus qu'ainsi. Je fais de moins en moins confiance en la médecine dite "traditionnelle". Courage et soigne toi bien (et j'adore l'image du lit bien rempli avec l'Homme, le gros ventre et les enfants ;0)Gros bisous

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  20. Comme j'ai vraiment aimé la septième fonction du langage, il faut évidemment que je lise celui-ci et puis tu donnes envie :-) thé et France culture, que du bonheur :-)

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  21. j'ai aimé La Septième fonction du langage mais j'ai trouvé le mec un peu pédant (remarque, il peut se le permettre). Lire celui-là... oui, peut-être mais je n'en fais pas une priorité

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  22. J'ai l'impression tout de même qu'il faut être féru d'histoire pour apprécier ce livre.
    C'est un auteur que je ne connais pas et qui me fait un peu peur. La 7ème fonction du langage a perdu quelques lecteurs en cours de route, je crois.

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  23. J'avais été tentée de lire l'auteur, pour son nom (pour une fois qu'un homonyme se distinguait dans le domaine littéraire), mais le sujet me passe totalement au-dessus de la tête. Les passages sur l'écriture et la construction du roman m'intéresseraient par contre. J'attendrai ta lecture de son dernier roman, par curiosité, et ne désespère pas d'un titre de lui que je lirais un jour.

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  24. Je n'ai pas réussi à accrocher. Je ne l'ai pas fini.

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  25. Première fois qu'un billet me donne envie de lire ce livre... Surtout avec une bonne tasse de thé Mariage Frères ! Je buvais du Marco Polo à une époque... :)

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  26. Franchement, rien ne m'attire dans ce roman. D'autant plus que je n'ai jamais mis les pieds à Prague et que j'ai rencontré ma femme dans un troquet du fin fond de la Picardie (où l'architecture n'a rien de magistrale, à moins de s’extasier devant la platitude des champs de betteraves à sucre).

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