vendredi 13 octobre 2017

La Porte

La Porte de Magda Szabò (1987)
Traduction Chantal Philippe
Livre de Poche, 2017, 346 p.
Pour rester cohérente avec la ligne éditoriale de ce blog, je me suis dit que présenter La Porte de Magda Szabò, c'est vraiment être dans un état d'esprit anti feel-good. Car lire ce roman, à la toute fin de l'été, c'est choisir d'être à contretemps, à contre-saison, à contre-ambiance. Tout y est étrange, décalé et étonnant. 

La Porte dont il est question, c'est celle d'Emérence, personnage principal du roman, femme de ménage hongroise, déjà d'un certain âge. La déjà, on sent qu'on n'est pas là pour rigoler. S'il est question d'Emérence c'est que la narratrice, une romancière assez connue, a besoin de quelqu'un pour tenir sa maison. A priori, on a le droit de penser que l'intrigue n'est pas vraiment attrayante.  D'autant que, et tout l'intérêt du livre est là, la porte d'Emérence reste close. 

 L'infranchissable porte d'Emérence, c'est la frontière éternelle de son intimité. 

Et derrière la porte toujours fermée de la vieille dame qui balaie, lave, époussette et range, il y a une vision du monde, les restes de son passé, de ses déceptions et de ses espoirs. Ce roman c'est d'abord l'histoire en creux d'une personnalité un peu hors des normes dans la deuxième moitié du XXe siècle (a peu près). 

Car Emérence, c'est vraiment la femme de ménage qui bouscule les codes de ce que l'on pourrait appeler la "domesticité". C'est l'employée qui choisit ses patrons, qui impose ses idées, ses horaires, sa rigueur et aussi un certain sens de la loyauté. Elle fait partie de ses personnages étranges, voire un peu inquiétants, qui sont mués par d'autres valeurs que le lecteur. 

Ne serait-ce que sur les animaux. Habituellement, je suis complètement insensible aux histoires entre les hommes et les bêtes (rien qu'avoir un aquarium chez moi m'a longtemps déprimée). Pourtant, toute sa vie, l'affection qu'Emérence entretient avec une pouliche, des chats ou un chien (ah ce chien!), a quelque chose de bouleversant (et si moi je suis bouleversée, c'est vraiment qu'il y a quelque chose qui va au-delà de l'animal de compagnie; quelque chose de l'ordre de la réflexion sur le vivant, sur l'attachement entre les êtres peut-être).

Derrière cette Porte, il y a aussi le passé de la Hongrie (qu'évidemment nous lecteurs français, globalement incultes sur l'histoire du reste de l'Europe, nous ne connaissons pas ou peu). Il y a la violence des hommes, les trahisons, les souvenirs, les déceptions, les actes courageux, la reconnaissance aussi.

Et devant sa Porte, pendant le roman on croise toute une série de seconds rôles bien soignés, de personnages consistants : gens du quartier, voisins de la rue, les vagues amis et les connaissances lointaines. Mais surtout, devant cette porte, il y a une narratrice. Une intellectuelle de haut vol, qui ne peut pas à la fois écrire, réfléchir et s'occuper de son linge, de son ménage et de ses repas. Evidemment. Elle doit se débarrasser des corvées domestiques pour produire de l'art, du verbe, de la réflexion. Je ne sais pas quelle est la part autobiographique de ce roman, mais le moins que l'on puisse dire c'est que la romancière ne s'est pas épargnée, elle qui ne fonctionne qu'avec sa tête sans essayer de se servir de ses mains. 

Et si La Porte est un beau livre c'est aussi parce qu'il traite implicitement de la dignité,  de la loyauté et de l'égoïsme. Il y a celle qui a les mains dans la crasse des autres et celle qui est incapable de mettre les siennes dans sa propre saleté. Il y a à la fois le lent naufrage de l'une qui ne pouvait se résoudre à ce qu'on fasse pour elle ce qu'elle faisait pour les autres; et l'histoire de l'autre qui n'est pas à la hauteur de la confiance qu'on lui porte.

C'est le genre de roman âpre et sourd qui en laissera plus d'un sur le bord de la route, parce qu'il est dénué de toute légèreté. A la fois sec et profond, il se fera une place dans la tête des certains lecteurs longtemps après la fin du livre. La Porte est de ces livres qui font réfléchir sur soi et son rapport aux autres, dont on sort un peu bousculé tant sa construction est étonnante, son ton étrange, et son dénouement tragique.

Founisseur officiel: une non blogueuse qui se reconnaîtra.

Je précise que s'il y a un livre qu'un esthète doit impérativement posséder, c'est bien celui-là parce qu'une couverture aussi belle mérite sa place dans n'importe quelle bibliothèque (#PointDéco #CestCadeau)

29 commentaires:

  1. Emerence est de ces personnages qui marquent le lecteur pour longtemps... depuis, j'ai lu Le faon, du même auteur, dont l'héroïne est également très atypique (et moins sympathique qu'Emerence qui malgré ses dehors abrupts et son intransigeance, est irrémédiablement attachante) mais je n'ai pas été aussi emballée, notamment par le style qui rend l'immersion dans le texte difficile..

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  2. C'est un roman que je veux lire depuis des années. Là, tu viens d'emporter le morceau, je vais l'acheter, c'est déjà une étape de franchie.

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  3. Voilà un moment que je le vois celui-ci, et je suis en passe de craquer. IL n'y a pas une suite à ce livre?
    N.B: j'ai aussi craqué pour un poisson rouge, un grand pas pour moi. Je me revois encore chez Botanic: "Qu'est-ce que vous avez qui n'a pas de poils, qui ne fait pas de bruit, qui ne sent pas mauvais et qui ne demande pas trop d'entretien?" On sent qu'entre les animaux et moi, y a un truc. Non pas que je les aime pas hein, mais d'abord je suis allergique (j'avais fait des tests, seule l'oie était compatible...)

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  4. Un billet qui me donne envie de pousser cette porte, en espérant qu'elle s'ouvrira.

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  5. Il est très beau ton billet, et il donne envie même si comme ça, bon je ne serais pas forcément tentée (aucune légèreté en général, j'ai un peu peur de sombrer ;-) ). Emérence a l'air d'être un personnage qui vaut le détour !

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  6. Nan mais le souci c'est l'histoire de la Hongrie...c'est pour cela que la porte reste close !
    Il a l'air assez alambiqué ce roman là, mais visiblement tu as aimé. La domesticité n'est vraiment plus ce qu'elle était...les intellectuels non plus d'ailleurs...quant à la Hongrie...
    Ceci dit, l'opposition entre ces deux femmes et ce que tu en dis est séduisante...

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  7. Moi qui ai laissé tomber ce livre après une trentaine de pages (oui, je ne suis ni patiente, ni persévérante), tu me donnes presque envie de retenter le coup. Je n'avais pas du tout accroché, j'avais trouvé ça plutôt glauque, et puis j'étais au bord la piscine en Toscane, ce qui n'aide pas (oh, trois fois rien, des petites vacances de rien du tout). Quel beau billet en tout cas, tu le vends bien (et c'est vrai que la couverture est magnifique !).

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  8. J'aime bien ta façon d'être à contre-courant, hors rentrée littéraire, et feel-good aussi... ;-) Je n'ai jamais lu de roman de Magda Szabo, j'ai comme l'impression que ce n'est pas pour moi, pourtant les romans légers ne sont pas trop mon genre non plus.

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  9. Bon, je ne l'ai toujours pas lu, mais ton billet ne me laisse pas d'autre choix que de le remonter au sommet de ma pile ! La couverture est effectivement superbe.

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  10. Vendu ! Tu as bien fait de faire un billet : je n'avais jamais entendu parler de ce bouquin.

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  11. Je l'ai glané d'occasion au printemps, je crois. La couverture, clairement, n'y est pas pour rien. Son tour viendra d'être ouverte (la couverture, c'est-à-dire la porte) au moment où je saurai l'apprécier comme il se doit.

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  12. Je l'ai acheté , et du coup je laisserais bien celui du moment de coté pour commencer celui là ..
    Mais Camilla Lackberg me passionne beaucoup en ce moment
    Mais "La Porte " est là , ce sera le suivant !
    Bises

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  13. Bon, depuis le temps que je veux le lire et que je le laisse traîner sur mon bureau... Vous m'avez décidée ! Je l'embarque pour mes vacances. Par contre, le mien est rouge (éd. Viviane Hamy).

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  14. C'est vrai que la couv est magnifique ! Pour le reste, ce n'est pas le premier éloge de ce roman que je lis. Je risque bien de finir par craquer...

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  15. Bravo : La porte, un roman lu avant l'été, que je n'ai pas chroniqué, parce que je n'ai pas trouvé les mots pour en parler. Tu as réussi, là où j'ai échoué. Je le redis. Bravo !

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  16. Le sujet m'intéresse mais je me demande si l'aspect âpre ne finirait pas par me rebuter. En tous cas, ce n'est pas le genre de livre que je lirai en ce moment. Suis tellement fatiguée et accaparée par d'autres choses que je ne lis plus que du jeunesse ou du feel-good. Mon cerveau n'est pas capable d'autre chose le soir...

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  17. Mazette, une éternité que je me promets cette lecture ! ( écrit la fille qui a fait des semaines thématiques à l'Est ;))

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  18. Je l'ai lu au printemps dernier, je crois ... Je ne sais toujours pas si je l'ai apprécié, ou pas, d'ailleurs ... Il y a sans doute trop de retenues sur le passé d'Emerence pour que je m'en fasse une idée précise, et la position de la narratrice (quelque peu maso quand même ...) m'a gênée aussi.

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  19. Tout ce que tu en dis me séduit. Et je partage tellement ton état d'esprit anti-feelgood, mais alors tellement, si tu savais !!!!

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  20. Sans ton billet, j'avoue que je n'aurais prêté aucune attention à ce roman mais le thème me plait et effectivement, la couverture est belle.

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  21. je doute et pourtant ce billet est superbe, je vois aussi que des lectrices dont je partage les goûts ont été un peu déroutées alors ... je doute!

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  22. Que j'aime ta plume... mais parlons de ce pour quoi je suis là: ce livre. Je crois que j'ai plus envie d'une certaine légèreté que d'autre chose. Je l'achèterais donc pour ma déco, sur tes conseils toujours excellents !!

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  23. Là, tu me donnes vraiment envie de lire ce livre

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  24. C'est drôle parce que maintenant, quand je lis tes billets, j'entends ta voix ;)
    Et sur le fond sinon ? Ah oui. Ben comme d'hab, j'ai envie de le lire illico même s'il est dénué de légèreté. Une femme de ménage hongroise qui a de la classe et un passé, c'est mystérieux, je veux en savoir plus ! C'est drôle, ça me fait un peu penser au roman "le mur invisible" de Marlen Haushofer, ce genre de récit sec et profond sur une femme austère et amie des animaux

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  25. "un peu inquiétante"... c'est très juste, je n'arrive pas à comprendre pourquoi cet aspect ne m'a pas paru évident à la lecture...
    Bref. Sinon, complètement d'accord avec ta dernière phrase sur la couverture...^^

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  26. Il est dans ma PAL depuis un long moment, mais je pense que je vais très vite le ressortir

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  27. Quel beau billet ! voilà des semaines que je tourne autour de ce livre sans me décider à l'acheter... Et bien voilà, ta présentation va me faire craquer. C'est dire si je ne suis pas drôle comme nana, l'histoire d'une "domestique", le tout sur une ambiance austère, cela convient bien à la fille du fond des bois ;-) En plus, la fille en question fait plus qu'aimer les bêtes, elle en a, alors tu penses. Bonne soirée Galéa , et contente de relire un billet "litté" chez toi !

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  28. Coucou Galéa ! comment on fait pour te joindre maintenant que tu n'es plus sur FB ? Si mes souvenirs sont bons, tu ne lis pas tes mails ....

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  29. Aaah mais quelle claque ce roman et tu en parles si bien ! J'ai trouvé qu'il y avait quelque chose d'assez "drôle" finalement dans ce personnage assez décalé, et d'infiniment touchant aussi. Elle ne me hante plus comme elle l'a fait longtemps après la dernière page tournée mais quand je repense à ce livre, je me dis que c'était vraiment un roman formidable et que j'aimerais bien découvrir d'autres pépites de cet acabit.

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